Jeudi 28 janvier 2010
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Article concernant l’art moderne parlant, entre-autres, de Roberto Polo intitulé « Traquer les prémices de la modernité » par
Axelle CORTY pour le numéro de février 2007 du magazine Gestion de Fortune
Traquer les prémices de la modernité
Formes pures et fonctionnelles, ornementation minimaliste, créateurs engagés...
Dès le milieu du XIXe siècle, les arts décoratifs européens entament leur évolution vers le design. Ces prémices de modernité sont très recherchées par les décorateurs, mais les prix demeurent
raisonnables, Gros plan sur les tendance émergente.
Tout commence en Angleterre, vers 1860. L'ère victorienne, industrieuse et austère, bat son plein, Dans ce pays déjà moderne, quelques interlectuels s'inquiètent des conséquences de
l'industrialisation sur le mode de vie. William Morris et John Ruskin, peintres et poètes, élaborent des théories sur le statut des artisans d'art. Ils critiquent notamment la piètre qualité des
meubles en série, mais aussi leur style.
Formes nouvelles
La vogue en Europe est alors à l'historicisme, c'est-à-dire au mélange plus ou moins fantaisiste des styles d'antan. Cette sorte d'idéalisation du passé n'est pas pour plaire aux deux hommes. Ils
sentent que de la modernité naissante va découler une société nouvelle, où les travailleurs modestes doivent être protégés. Pour le bonheur de l'humanité, l'art a une fonction primordiale et le
beau doit être à la portée de tous, grâce au travail des artisans. Le cadre de vie est aussi important que l'architecture, et chaque objet de la maison se doit d'être beau. Il faut donc
réhabiliter les petites fabriques, faire renaître les ateliers. Ruskin et Morris sont les pères du mouvement Arts and Crafts, que l'on pourrait traduire par "arts et métiers".
Leurs réflexions amènent formes et motifs nouveaux. Morris était aussi architecte. De ses théories découle une simplification des formes. Pour les tenants des Arts and Crafts, la forme d'un
meuble découle de sa fonction. Les lignes de force se font plus visible. Côté ornement, le végétal, grande tendance décorative des avant-gardes d'alors, a une certaine importance, tout comme les
motifs issus du folklore. Ruskin et Morris prônent, contre l'historicisme ambiant et la décadence de l'artisanat, un retour aux fondamentaux de l'identité culturelle.
Mais à la même époque, la découverte des arts du Japon amène également une tendance au minimalisme. A Glasgow, en Ecosse, l'architecte Charles Rennie Mackintosh, un des plus ardents défenseurs du
mouvement Arts and Crafts, élabore un style extrêmement épuré, qui traverse la Manche et influence la fameuse sécession viennoise. Ce mouvement initié par le peintre Gustav Klimt regroupe en 1897
architectes, décorateur et peintres autour d'un désir de modernité. Klimt montre la voie par son traitement à la fois souple et très géométrique, qui rompt avec l'académisme. Vienne, alors,
tourne toujours autour de la Hofburg, résidence impériale depuis le XIIIe siècle. Dans cette Autriche gouvernée par l'empereur François-Joseph, conservateur et vieillissant, aristocratie, armée
et clergé dominent la vie publique alors que s'éveille une riche bourgeoisie éclairée. Les arts décoratifs croulent sous un historicisme pompeux. L'intelligentsia viennoise veut du nouveau. En
1903, des membres de la sécession, autour de l'architecte Joseph Hoffmann et du peintre Koloman Moser créent la Wiener Werkstätte ou Atelier vienois. Jusqu'à la première guerre mondiale, il
produit meubles et objets d'art aux formes futuristes qui annoncent le cubisme.
Un style international
Parallèlement, cette nouvelle tendance décorative, appelée "style moderne", gagne toute l'Europe du Nord. L'Allemagne devient le berceau du Jugendstill, tradition de "style jeune". Ici encore,
épure des formes et rôle de l'artisan sont en première ligne, en réaction à l'art officiel impérial berlinois. Le mouvement essaime jusqu'en Scandinavie. La Belgique et la Hollande connaissent
aussi des heures nouvelles pour les arts décoratifs, avec notamment un art nouveau belge porté vers la géométrisation, dont le maître le plus connu est l'architecte Victor Hora. Les Arts and
Crafts eurent des répercussions jusqu'au Japon, de 1926 à 1945, avec le mouvement Mingei, ou "arts populaires". Leur influence est également palpable dans les constructions de l'architecte Antoni
Gaudi en Espagne. La France et l'Italie demeurent en marge de ce courant. Leur Art nouveau demeure ornemental. En France, il naît pourtant sous les auspices idéalistes de l'Ecale de Nancy, qui
prône l'art pour tous. Mais les formes massives, agrémentées de sensuels motifs de fleurs ou d'arabesques, que l'on a également appelé le "style nouille", ne se caractérisent ni par la géométrie
ni par la fonctionnalité. Les arts décoratifs français gardent une autonomie face au raz-de-marée de modernité qui ferle sur l'Europe d'avant-garde, sans doute car ils n'avaient pas connu de
bouleversement consécutif à l'industrialisation, le système traditionnel de commandes aux ateliers d'art s'étant bien maintenu.
Exposition et million
Né de courants intellectuels, issu d'ateliers qui produisait en petite série, le style moderne était onéreux et finalement réservé à une élite, ce qui n'est pas un moindre paradoxe. Il n'a pas
réussi à s'implanter profondément dans les sociétés de son époque. En revanche, il est indubitalble qu'il a renouvelé les formes, la conception du mobilier et des objets d'arts, et a mené en
droite ligne au courant Art déco des années vingt, au modernisme et au design d'aujourd'hui. Cette position phare de l'histoire de l'art moderne, alliée à la beauté des meubles et obets issus de
ce courant, à leur rareté et à leur réalisation soignée, assure leur succès croissant sur le marché et présage d'un bel avenir. L'art viennois domine le marché, monté en épingle par le
succès des peintres de mouvement sécessionniste, en particulier Klimt, dont un Portrait d'Adèle Bloch Bauer a dégrayé en 2006 la chronique, adjugé 135 millions de dollars chez Christie's. Pour
les créations de Joseph Hoffmann, Koloman Moser ou Dagobert Peche, les prix débutent à 70 000 euros pour un siège. Les prix sont soutenus par une clientèle de collectionneurs, souvent américains,
comme l'homme d'affaires et diplomate Ronald Lauder. Le Jugendstil allemand, avec les noms d'Albin Müller ou Richard RRiemerschmid, est plus accessible, mais les prix décollent irrésistiblement.
A Paris, le collectionneur Roberto Polo, qui a ouvert en 2006 la galerie Historismus, dédiée aux prémices de la modernité, entend en soutenir la cote à la gauteur de celle de la sécession
Viennoise. L'art nouveau belge, notamment les créations de Paul Hankar et Henry Van de Velde, et hollandais, où dominent les noms de Hendrik-Pe-trus Berlage ou Jan van den Bosch, connaissent
aussi une hausse de cote croissante, soutenue par la demande de collectionneurs locaux.
Article d'Axelle CORTY